Je suis né troué

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Henri Michaux – Je suis né troué

Quito, 25 avril  . . Il souffle un vent terrible.
. . Ce n’est qu’un petit trou dans ma poitrine,
. . Mais il y souffle un vent terrible,
. . Petit village de Quito, tu n’es pas pour moi.
. . J’ai besoin de haine, et d’envie, c’est ma santé.
. . Une grande ville, qu’il me faut.
. . Une grande consommation d’envie.  . . Ce n’est qu’un petit trou dans ma poitrine,
. . Mais il y souffle un vent terrible,
. . Dans le trou il y a haine (toujours), effroi aussi et impuissance,
. . Il y a impuissance et le vent en est dense,
. . Fort comme sont les tourbillons.
. . Casserait une aiguille d’acier,
. . Et ce n’est qu’un vent, un vide.
. . Malédiction sur toute la terre, sur toute la civilisation, sur tous les êtres à la surface de toutes les planètes, à cause de ce vide !
. . Il a dit, ce monsieur le critique, que je n’avais pas de haine.
. . Ce vide, voilà ma réponse.
. . Ah ! Comme on est mal dans ma peau !
. . J’ai besoin de pleurer sur le pain de luxe, de la domination, et de l’amour, sur le pain de gloire qui est dehors,
. . J’ai besoin de regarder par le carreau de la fenêtre,
. . Qui est vide comme moi, qui ne prend rien du tout.
. . J’ai dit pleurer : non, c’est un forage à froid, qui fore, fore, inlassablement,
. . Comme sur une solive de hêtre deux cents générations de vers qui se sont légué cet héritage : « Fore… Fore. »
. . C’est à gauche, mais je ne dis pas que c’est le cœur.
. . Je dis trou, je ne dis pas plus, c’est de la rage et je ne peux rien.
. . J’ai sept ou huit sens. Un d’eux : celui du manque.
. . Je le touche et le palpe comme on palpe du bois.
. . Mais ce serait plutôt une grande forêt, de celles-là qu’on ne trouve plus en Europe depuis longtemps.
. . Et c’est ma vie, ma vie par le vide.
. . S’il disparaît, ce vide, je me cherche, je m’affole et c’est encore pis.
. . Je me suis bâti sur une colonne absente.
. . Qu’est-ce que le Christ aurait dit s’il avait été fait ainsi ?
. . Il y a de ces maladies, si on les guérit, à l’homme il ne reste rien,
. . Il meurt bientôt, il était trop tard.
. . Une femme peut-elle se contenter de haine ?
. . Alors aimez-moi, aimez-moi beaucoup et me le dites,
. . M’écrivez, quelqu’une de vous.
. . Mais qu’est-ce que c’est, ce petit être ?
. . Je ne l’apercevrais pas longtemps.
. . Ni deux cuisses ni un grand cœur ne peuvent remplir mon vide.
. . Ni des yeux pleins d’Angleterre et de rêve comme on dit.
. . Ni une voix chantante qui dirait complétude et chaleur.  . . Les frissons ont en moi du froid toujours prêt.
. . Mon vide est un grand mangeur, grand broyeur, grand annihileur. (*)
. . Mon vide est ouate et silence.
. . Silence qui arrête tout.
. . Un silence d’étoiles.
. . Quoique ce trou soit profond, il n’a aucune forme.
. . Les mots ne le trouvent pas,
. . Barbotent autour.
. . J’ai toujours admiré que des gens qui se croient gens de révolution se sentissent frères.
. . Ils parlaient l’un de l’autre avec émotion : coulaient comme un potage.
. . Ce n’est pas de la haine, ça, mes amis, c’est de la gélatine.
. . La haine est toujours dure,
. . Frappe les autres,
. . Mais racle ainsi son homme à l’intérieur continuellement.
. . C’est l’envers de la haine.
. . Et point de remède. Point de remède. 

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